Mon frère, Abel et Caïn, je crois qu’on leur ressemble un peu, dans l’orage des poussières d’ange. Et rien que de l’écrire, ça me prend aux tripes ….

On était fiers mon frère
D’avoir construit nos repères
Entre les lames de nos contraires.
Sans contraintes d’itinéraires,
Nos trajectoires peu linéaires
Avaient trouvé dans leur poussière
Ces points d’ancrage et de lumière.

A ce moment-là, moi et toi
On était comme des étoiles
En train de fondre à moitié
Dans la noirceur de nos rages.
Deux moitiés réunies à l’entier
Dans la tourmente de nos orages
D’un coup de foudre d’amitié.

Putain, ce qu’on était beau
Dans l’union de nos lambeaux !

On avait, alors, au firmament, tout pour nous.
Pas d’or, évidemment, mais des crics sous les genoux,
Et la trique dans nos futes, dure,
Quand on parlait projets pour le futur.

Si tu savais, mon frère,
J’ai l’impression
Que c’était hier
Et entends encore le bruit de nos bières pression
Qui trinquaient de concert
A nos délires et nos galères.
Mais nos chopes d’antan
N’ont pas tenu le choc du temps
Et se brisèrent sur les frontières d’une autre époque.

T’as dérapé de la tise et du splif
Aux traces prises dans le pif,
Et j’ai senti passer l’héroïne,
Sur les fibres de nos liens,
Comme une scie égoïne
Qui nous faisait un mal de chien !

Flash de spleen
Entrecoupé de cocaïne :
« La came, mon frère,
Ca t’as foutu l’âme à l’envers »

Et puis du bourrage de pif,
Le vice à vite sauté au bif
Et au manque instinctif
Qui te foutait les nerfs à vif,
Te rendait con et agressif.

Tu voulais que je te suive
Dans ton délire à la dérive
Aux vagues addictives.
Tu ne comprenais pas que je m’en prive,
Que je refuse de sauter le pas
Que ta rabla, moi, j’en voulais pas.
Et ça, mon frère, je crois
Que ça te rendait jaloux
Car je l’ai vu plus d’une fois
Dans ton regard de loup
Blessé au dedans.

Coups de dents muet mais bien placé
Dans la gorge de nos passés.
Et dire que nos mystérieuses cités d’or
Crevaient à petit feu chez ton dealer
En même temps que ton corps !

Ca suintait la douleur,
Le souffre et puis l’embrouille
Alors avant que ça ne se barre en couille
Je me suis dit que c’était l’heure
De te parler avec le cœur,
Pour retrouver une porte d’accès
Et puis tenter de crever l’abcès.

Je t’ai dit à quel point
Je t’aimais mon frère,
Ma peur d’un lendemain
En costume dans le cimetière,
A chialer ta perte et faire mon deuil
Sur le bois inerte de ton cercueil.
Je t’ai offert mon aide
Pour te sortir de cette merde,
Je t’ai dit: « T’inquiète, on à tous nos défauts,
Et puis, poto, je serais là le temps qu’il faut. »

Mais ces portes, tu me les as toutes claquées dans la gueule,
D’un ton de chambre forte emprisonnée dans un linceul,
Avec, en prime, dans tes mots
Quelques couteaux plantés dans le dos.
Tu m’as craché ton venin
Dans un package tout-en-un
Sifflant que notre amitié était morte,
Où plutôt qu’elle n’a jamais existé;
Que t’as toujours fait en sorte
De me mentir pour profiter.

Mon frère, t’as voulu boxer fort
Pour me mettre KO,
Alors que j’apportais du réconfort,
Et l’amitié en cadeau.

Mais tu vois, tes kicks ne m’ont pas trop blessé
Car, je n’ai pas besoin qu’on m’explique que c’est
L’héro’ qui parlait pour toi, frérot.
Mais voilà, moi, je ne suis pas un héros,
Et putain, je ne savais plus quoi faire
Pour remettre les compteurs à zéro
Et te sortir de ton enfer.

J’avais déjà fait le premier pas,
Et en avait payé le coût,
C’était à toi de voir ou pas
Si le second valait le coup.
J’ai donc tourné les talons
En me disant « ce ne sera pas long »,
Pour que tu prennes l’électrochoc,
Et que tu arrêtes ta provoc’…

Pourtant,
Ca fait maintenant plus de six ans
Qu’on fait nos vies sans se revoir.
Six longues années
Depuis qu’on a flingué
Nos souvenirs dans le miroir,
Notre amitié, toute une histoire.

Et dire qu’au départ
Nous étions trois en tout :
Le Toi, le Moi, et puis le Nous.
Mais y a des trucs comme ça qui séparent
Et nous ne sommes repartis qu’à un
Cahin-caha dans une pâle copie du destin
D’un Abel et d’un Caïn.

COD KINAY – le 30/03/2016

 

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Pour illustrer ce slam, sur nous, mon frère, j’ai bien aimé cette lithographie de John Haley intitulée « Cain and Abel » et réalisée entre 1950 et 1955.

 

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